samedi 11 mai 2013

Passionnément !

Au Maroc, il n'y a pas de demi-mesure!
On aime, on adore, on déteste tout autant, on se dispute, souvent, on rigole, beaucoup, on mange, énormément, et on prie, 5 fois par jour!

La vie est animée, les gens sont passionnés, passionnels, et on se passionne avec eux! Cela nous vaut évidemment quelques bons agacements au milieu de discussions ardues et de franches déconnades!
Difficile parfois de trouver sa place en tant que "travailleur" étranger dans un monde où la culture, et notamment la religion, sont si différentes et si présentes, dans chaque geste et à chaque instant. Car pour être plongés dans une autre culture, nous y sommes! C'est bien l'avantage de travailler sur place et de rester un peu au même endroit!... Ainsi, je retiens ma langue et ronge mes freins lorsqu'à la ferme on me demande de préparer du thé ou bien ce que j'ai préparé à manger pour le midi...(heureusement Matthieu vole souvent à mon secours en faisant lui-même ce que l'on me demande...). Je ne m'étonne plus non plus de croiser plusieurs fois par jour des femmes enceintes en niqab à la maison d'accouchement, je n'oublie plus de voiler les accouchées avant de les aider à rejoindre leur chambre, le Coran me devient familier à force d'entendre sa lecture à la télé, je sais quelle heure il est en fonction des appels à la prière et je connaîs le B.A.BA en arabe pour ne pas être impolie en société (c'est à dire que je sais quand dire par exemple : "inch'Allah"- si Dieu le veut qui est un peu une forme de "j'espère", "Abdulilah" qui est la réponse au classique "labâss?" - "ça va?" et signifierait quelque chose comme "grâce à Dieu" ou encore "Bismillah"- Au nom de Dieu, qui se dit avant de faire quoi que ce soit, c'est une bénédiction).
Bref, nous sommes immergés!
C'est assez étrange de réaliser que finalement, le pays dont a priori nous connaissons le mieux la culture, de part la présence plus importante en Europe de personnes d'origine maghrebine par rapport aux népalais par exemple, nous apparaît peut-être comme le plus difficile à cerner, et le plus compliqué à accepter tel qu'il est, sans sentiment de révolte! Mon âme féministe est tout particulièrement mise à l'épreuve!

Il est clair que le Maroc est en pleine transition et la confrontation est directe entre tradition religieuse et modernisme. A titre d'exemple, on peut citer l'interdiction récente par le Roi de la polygamie (sauf conditions particulières avec entre autres autorisation de la première femme et contraintes financières), alors que le Coran permet à l'homme d'avoir jusqu'à 4 épouses, ce qui ne manque pas de déclencher de nombreux débats dans la société (et de drôles de discussions avec mon voisin et ami Hicham, qui au fur et à mesure que nous nous connaissons mieux ose me dire vraiment le fond de sa pensée!). Autre exemple, cela ne fait pas si longtemps que le personnel des lieux de naissances n'est plus tenu de prévenir la police lorsqu'une mère célibataire se présente pour accoucher. En effet, elles étaient auparavant passibles de prison si le jugement rendu allait dans le sens d'un rapport sexuel consenti en dehors du mariage. La loi politique et la loi du peuple ne sont toutefois pas les mêmes et d'après l'une de mes collègues, il semblerait que les mères célibataires, bien qu'elles n'aient aujourd'hui plus de problème avec la justice, restent fortement jugées au sein de la populasse et que l'enfant subisse injures et humiliations.

Le contraste entre tradition et modernité (et richesse et pauvreté!) est également présent dans la rue, où l'on croise aisément à quelques mètres d'intervalle, tantôt une mercedes neuve, tantôt un âne tirant une charette, tandis qu'une femme en jupe et talons hauts marche à côté d'une femme dont on n'aperçoit à peine les yeux et qu'une autre attend le bus, une casquette sportive vissée sur la tête, par-dessus le voile traditionnel. Un mélange détonnant!

Quant à mon expérience à la maison d'accouchements... Elle est tout aussi variée et déroutante! J'ai eu la chance de pouvoir me rendre au 2ème congrès national des sages-femmes au Maroc et d'ainsi rencontrer et discuter avec des étudiantes et sages-femmes de tout le pays (qui sont toutes fatiguées de leurs conditions de travail, manquent de reconnaissance, sont seules, sans médecin à disposition en cas de problème, et sont en train d'élaborer leur statut en ce moment même car travaillent sans réelle réglementation...), de visiter un hôpital public (5400 naissances par an, 2 ou 3 sages-femmes par garde en salles d'accouchements, pas d'aides soignantes ou d'auxiliaires-puéricultrices ou nurses, juste quelques femmes de ménage pour un coup de main sur l'hygiène, pas de savon à disposition pour se laver les mains - elles doivent acheter elles-mêmes leur savon, deux tables d'accouchement par salle et seulement 4 tables en tout, pas de médecin sur place la nuit... bref, je vous passe le détail des conditions de travail déplorables et l'absence totale d'accompagnement des femmes en travail qui en résulte.), j'ai aussi pu assister à un "cours d'éducation sexuelle" réalisé entre autres par Najat, la directrice de la maison d'accouchements, à des étudiantes de 13-14 ans... tout en arabe, mais avec quelques traductions bien placées, cela était très instructif sur les préoccupations de ces jeunes filles. (je n'ai tout de même pas pu m'empêcher de m'étonner d'assister tout à coup à une lecture du Coran et à un discours tout à fait religieux en lien avec le texte lu par une sage-femme en plein cours).

Quant à la maison d'accouchements, comme je vous le disais déjà la dernière fois, les différences avec la France et la Suisse sont nombreuses! Je ne vais pas toutes les énumérer ici, mais pour illustrer un peu ma pensée, je vous dirai que de manière générale au Maroc, la priorité est à la réduction de la mortalité maternelle et infantile. L'objectif est d'ailleurs clairement fixé par le ministère de la santé, en lien avec les Objectifs du Millénaire du Développement au niveau international (actuellement 112 décès maternels pour 100 000 naissances au Maroc, contre 8 en France par ex, ils veulent donc à tout prix faire baisser ce chiffre; ce qu'on comprend aisément). Ainsi, l'objectif n'est pas à l'accompagnement des femmes mais à une prise en charge médicale optimum (...mais les deux vont de pair pour la bonne santé des gens!!!...). Je n'ai donc pas forcément trouvé mon compte au niveau de l'accompagnement, mais ai été impressionnée par les larges compétences des sages-femmes marocaines, qui, on peut le dire, travaillent comme des médecins, à l'exception de la réalisation des césariennes! Et cela avec pour matériel une trompette de pinard (et un monito de réserve "au cas où"), quelques doigtiers, du synto (sans pompe!) et quelques autres bricoles!

J'ai été particulièrement marquée par le décès d'un bébé - je n'étais pas présente cette nuit là mais la journée qui a suivi - où on ne peut s'empêcher de se dire qu'en France ou en Suisse ce bébé serait certainement en vie, ayant pu être rapidement transféré dans un hôpital. Seulement voilà, il n'y a que 6 lits de réanimation néonatale en hôpital public à Casablanca - tous occupés à ce moment là - et la famille n'avait pas les moyens de payer une clinique. Moment difficile à la maison de naissances, également une expérience unique autour des rites funéraires musulmans.

Plus gai, je suis heureuse d'avoir pu accompagner deux femmes pour la naissance de leurs enfants! Deux beaux bébés bien portants, dont un de tout de même 4100g! (et pour les connaisseurs, la mère accouchait avec 80 000 plaquettes, autant dire que j'ai croisé les doigts très fort pour que tout se passe bien!). J'ai profité de l'une de ces naissances pour montrer comment pratiquer l'accouchement sur le côté à Touria, une sage-femme curieuse de découvrir d'autres possibilités, grâce à une maman adorable, toute contente de se porter volontaire pour une nouvelle expérience! Un bel échange! Un beau moment !

Quant à Matthieu, je lui laisserai le soin de relater lui-même son expérience à la ferme! Ce matin il a laissé le jardin de côté pour aller dans une école montrer aux enfants comment faire un compost. Il bénéficie largement des bons plats de Melika (la cuisinière de la maison d'accouchements), qui lui met souvent un petit tajine de côté pour qu'il goûte les spécialités locales!

Nous terminons déjà notre séjour à Casa en début de semaine... après la visite d'Hinda! :-)
Nous reprendrons la route, direction le Sud! On se réjouit de ce mois à venir!

Bises à tous,
on pense à vous!
Beslâma !

P.S : Ah oui, j'oubliais, les femmes ici accouchent seules- pas même accompagnée d'une autre femme- puisque, notamment, il y a souvent une autre parturiente en train d'accoucher en même temps dans la même pièce. Voilà donc pourquoi je ne parle pas des hommes ou des couples mais toujours des femmes!

entrée de la ferme... le message est clair!
animation à la ferme... tentative de démarrage de la voiture!
salle d'accouchement de la maison de naissances

bâtiment blanc ; maison d'accouchements
congrès

pièce de théâtre des étudiantes sages-femmes sur l'historique de la profession sage-femme

une partie des sages-femmes du congrès


Ilam, une des secrétaires


De beaux échanges avec Aïcha à gauche et Amina, à droite. une autre sage-femme, au centre.
Rachida, la présidente de l'association nationale, Najat et moi
anniversaire de Matthieu au bord de l'Atlantique !




visite à l'hôpital, entourée des sages-femmes en garde : Amina, Fatema et Halima... gardes toujours agrémentées d'un bon plat marocain! Ici, le n'fissa, plat que doivent traditionnellement manger les accouchées.

l'art du henné sur les femmes enceintes!
Melika préparant le seffa (qui doit cuire 7 fois!)
intervention au collège
cours de boulettes de couscous ou "comment arriver à manger son couscous proprement"!

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire